Marie Havard

Ecriture : les cris dans les mots sont la seule aventure

Je partage avec vous ma nouvelle en cours d’écriture…

En ce moment, je suis en train d’écrire une nouvelle dont le titre sera La femme sans visage. En avant-première pour vous, un extrait…

Les années étaient passées. Elle avait appris à vivre avec ça et à ne pas se poser de questions. La seule chose qui la tracassait, maintenant qu’elle avait dépassé les quarante-cinq ans, était son visage. Il changeait, elle devait bien l’admettre. Tant de larmes l’avaient délavé. On n’y trouvait plus ni malice ni charme. Sa peau était une terre désolée, terne, transformée par d’innombrables inondations, ses yeux étaient sans expression, son nez une incohérence au milieu de cette figure, ses lèvres sans couleur et sa bouche un trou béant.

Elle restait souvent des heures dans la cuisine, assise à table, dans le silence troublé uniquement par les spasmes de l’horloge. Elle aimait bien être dans cette pièce. Le frigo qui grelottait était comme un compagnon de tristesse. Elle préférait être là que dans la salle de bain. Peut-être parce que cette pièce n’avait pas de miroir pour lui renvoyer son image floue. Et puis, elle aimait cuisiner. Souvent, elle utilisait une de ses larmes pour donner un goût unique à ses plats.

Un matin, le pire de tous les matins, elle s’était levée sans visage. C’en était fini, les larmes avaient eu raison d’elle. Quand elle s’était regardée machinalement dans le miroir au-dessus des WC, elle n’avait rien vu. Elle avait beau chercher, il n’y avait aucune trace de visage, juste un amas de cellules désordonnées. Personne ne pouvait plus la reconnaître, rien ne la distinguait des autres, ou même d’animaux ou de plantes. Car qu’est-ce qui fait l’homme et la femme ? Un visage. Une femme sans visage en est-elle toujours une ? Elle n’était plus qu’un être vivant inclassable.

Perdre son visage ne l’avait même pas étonnée. C’était la suite logique de sa « bizarrerie ». Elle était quand même retournée dans sa chambre, pour voir si elle ne pouvait pas le retrouver dans les plis des draps ou sur l’oreiller. Mais il n’y avait rien. Elle l’avait peut-être perdu pendant son sommeil. Elle haussa les épaules. Finalement, que faire d’un visage délavé ? A quoi en avoir un, si c’était pour qu’elle le retrouve dans ses mains à force de pleurer ? Sans visage, plus besoin de se forcer à sourire ni d’avoir honte de sa figure ou de ses larmes. Elle parvenait toujours à voir et à respirer – elle ne savait pas par quelle magie, mais c’était l’essentiel.

Ce jour-là, quand elle plaça le tire-larmes comme à son habitude, étonnamment, la récolte fut quasi nulle : à peine trois fonds de larmes. C’était la première fois depuis toutes ces années qu’elle ne pleurait pas. Le réservoir était à sec.

Si seulement sa mère avait été là, elle aurait pu partager cela avec elle ! Mais elle avait quitté ce monde il y avait désormais cinq ans.

Elle prit le téléphone et contacta le docteur Bonnejoue, qui la suivait depuis toutes ces années. Ils avaient travaillé ensemble sur son « once de tristesse », qu’elle ressentait tout au fond d’elle-même, au loin, et qui était, selon le médecin, la source de ses symptômes. Elle avait plusieurs fois eu de nouveau cette vision des tissus colorés. Mais à chaque fois qu’au cours d’une séance ils approchaient de quelque chose d’important, la tristesse s’enfonçait un peu plus, comme un mot qu’on a sur le bout de la langue mais qu’on n’arrive jamais à retrouver.

Réjane exposa la situation et le docteur fut très compréhensif :

– J’annule tous mes rendez-vous ; venez dans mon cabinet dès que vous le pouvez.

Arrivée dans la salle d’attente, elle dut faire un signe de la main pour que le médecin, qui scrutait la salle, la reconnaisse malgré son changement de physionomie, ou plutôt, son manque de physionomie. Réjane se rendit compte qu’elle était presque devenue invisible : on ne la regardait pas, on ne la voyait pas.

Le docteur Bonnejoue l’ausculta et admit qu’elle avait effectivement perdu son visage.

– On ne s’en rend compte qu’en vous regardant de près.

Il lui posa tout un tas de questions :

– Quand avez-vous croisé votre regard pour la dernière fois ?

– Cela fait un moment… Je ne me regarde plus, vous savez. Parfois, je m’aperçois, mais c’est tout.

– Votre attitude est très risquée… Ne plus se regarder, c’est le début de sa propre disparition, car on n’existe que sous le regard d’autrui. Il se peut que votre visage, vexé qu’on ne s’occupe plus de lui, soit allé voir ailleurs.

– Mais… comment est-ce possible ? Et comment puis-je perdre mon visage sans que cela se voie ?

– Il est difficile de définir le pourquoi, mais il l’est d’autant plus de définir le comment. Il vous reste bien des cellules, des pigments, des pores, mais tout cela mis ensemble ne constitue plus un visage. Pas de sourcil, pas de paupière, pas de narine, pas de lèvres. Le plus étonnant, c’est que de prime abord, on ne voit rien. Rien d’anormal, mais rien non plus. Ce n’est qu’en vous observant en détail qu’on s’aperçoit que vous n’avez plus de visage.

[…] à suivre

 

Alors, qu’en pensez-vous ? Est-ce que cela vous intrigue ? Vous lasse ? Que pensez-vous du titre ? Que croyez-vous qu’il va se passer ?

Il y a quelques années, j’ai lu Le Nez de Gogol. Dans ce texte, le personnel principal perd son nez. L’originalité de ce scénario m’a séduite et m’a inspirée pour La femme sans visage. Un autre livre que j’ai beaucoup aimé est La face d’un autre, de Abe Kôbô : le héros est défiguré suite à un accident et décide de porter un masque, au point d’en perdre sa propre personnalité…

Cette nouvelle sera un des textes du futur recueil de nouvelles que je prévoie de publier dans quelques années (ou avant, si je trouve le temps 🙂 ).

Note de juillet 2016 : La Femme sans visage est désormais publiée sur Amazon.

15 Comments

  1. J’aime particulièrement votre style.
    Didier

  2. Je vous encourage vivement à poursuivre. Le talent est indéniable.
    Didier

  3. Je lis et relis cette nouvelle en cours d’écriture. Vous êtes une auteur remarquable.
    Didier

  4. J’ai relu l’écume des jours de Boris Vian il y a peu, et j’y ai tout de suite pensé.. Un univers déroutant et intriguant en perspective..

  5. Le titre est très bien trouvé. Histoire à suspense. Cette femme a vécu quelque chose qui l’a terriblement choqué dans un moment de sa vie mais je dirais qu’elle va se faire aider par son médecin et qu’elle va retrouver son visage, se revoir dans son miroir qui lui renverra une très belle image d’elle car elle aura vaincu la chose qui l’aura détruite. Bonne continuation et au plaisir de lire la suite ! Cordialement

    • Merci @petitemarie69 pour votre commentaire. Je ne manquerai pas de partager avec vous le texte achevé qui j’espère vous ravira.

      • Je l’espère ! J’adore ce genre d’histoire, du suspense et je me suis retrouvée dans ce début d’histoire car j’ai vécu ; avec des soucis de santé que j’ai eu ; je voyais une femme toute noire, la forme du visage et les cheveux frisés mais : pas pu mettre un nom sur cette personne car : point de visage ! Donc peut-être que vous allez être la clé de mon mystère ??? J’espère que vous n’avez pas peur de moi, ça c’est passé, mais : mystère sur cette femme !! Votre histoire m’intéresse vraiment, ça pourrait m’aider sur ce qui m’est arrivé ! Au plaisir et pour l’instant je vois mon visage dans la glace donc c’est bon signe docteur ?? A bientôt

  6. j’aime beaucoup l’idée de l’histoire, c’est écrit de façon interessante, j’espère voir la suite, je n’ai strictement aucune idée de ce qui va arriver, je préfère le découvrir que d’essayer de deviner 😉

  7. Très original et prometteur. Cela présuppose un message de fond assez fort sur les notions d’être et de paraître. Bonne continuation et bon courage pour ton recueil de nouvelles, un genre plutôt difficile comme la poésie pour toucher un large lectorat.

  8. Martine Rémignon

    16 avril 2016 at 22 h 27 min

    Marie, moi aussi j’attends la fin avec impatience ; c’est tout à fait le genre d’histoire qui me fait oublier les soucis…….
    Je voulais savoir quel était ton meilleur moment pour écrire, le soir tard, dans les transports en commun ou ailleurs ?
    Bon courage pour la suite, je te félicite. Bisous
    Martine

    • Merci Martine, j’ai terminé cette nouvelle, le temps de la réécrire « au propre » et je vous la fais suivre. J’aime écrire le soir (pas tard sinon je suis trop fatiguée et mon cerveau ne marche plus :-)) ou en journée, ou dans le TGV, mais pas dans mon trajet quotidien en train, c’est trop dur pour se concentrer. Bises

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